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Animée par le désir de toujours questionner les possibilités du corps en formes et en mouvements, la chorégraphe Isabelle Van Grimde érige son œuvre sur la manipulation de trois éléments fondamentaux: le corps, l’espace, le temps. La particularité du vocabulaire d’Isabelle Van Grimde tient à la manière de lier étroitement recherche formelle et sensibilité; émane de cette recherche un langage épuré, fondé sur l’étirement extrême du corps. De ces corps poussés à la limite de leurs possibilités se dégage le tissu émotif de l’œuvre.

Isabelle Van Grimde

Danseuse, chorégraphe, fondatrice et directrice artistique de la compagnie montréalaise Van Grimde Corps Secrets, Isabelle Van Grimde mène une carrière internationale marquée par des collaborations interdisciplinaires qui élargissent les horizons de la danse contemporaine tout en multipliant les perceptions possibles du corps et de l’œuvre scénique. Son travail se caractérise notamment par la qualité du dialogue qu’elle nourrit entre danse et musique.

Artiste-chercheuse ouverte sur le monde, elle mène des recherches théoriques et fondamentales sur le corps dont elle est régulièrement invitée à parler dans des conférences et groupes de recherche internationaux, et sur lesquelles elle a déjà publié quelques écrits. En 2011, le Conseil des Arts du Canada lui a décerné le Prix Jacqueline Lemieux pour sa contribution à l’enrichissement de la vie artistique au Canada et à l’étranger.

Voici quelques éléments de sa riche biographie regroupés par thèmes :

    • Une vie entre danse et musique
    • Une formation très éclectique
    • Une carrière entre deux continents
    • Un ancrage solide au Québec
    • Notes de parcours

Une vie entre danse et musique
Originaire de Belgique, où elle a grandi, Isabelle Van Grimde suit son premier cours de ballet à quatre ans et participe à des concours de piano dès l’âge de huit ans. Dans les années 1970, elle étudie l’histoire de l’art, suit une formation en danse et signe ses premières chorégraphies – entre autres, pour des vidéoclips.

À 18 ans, elle se fait remarquer par des professeurs de l’Alvin Ailey Dance Center et obtient une bourse pour traverser l’océan. Poursuivant sa formation et son cheminement artistique entre New York et Montréal, elle rencontre le compositeur Thom Gossage, qui deviendra son compagnon de vie, et découvre des approches musicales qui bouleversent sa vision de la musique. Les premières œuvres scéniques qu’elle crée au Québec témoignent déjà de sa volonté de travailler en étroite collaboration avec des compositeurs. Aujourd’hui, elle est à l'avant-garde des recherches qui relient danse et musique.

Une formation très éclectique
Au fil des ans, guidée par des professeurs issus de grandes compagnies et écoles comme le Royal Ballet de Londres, Les Ballets du 20e siècle, MUDRA, The Alvin Ailey Dance Center ou encore, LADMMI, Isabelle Van Grimde ajoute au ballet classique les styles jazz, moderne et contemporain, de même que les techniques Horton, Graham, Limon, Cunningham et Bartenieff. Dans les années 2000, elle approfondira sa connaissance du corps en s’intéressant au Pilates, à la biomécanique et en entamant un important travail de recherche intitulé Le corps en questions.

Une carrière entre deux continents
Si les années 1970 sont marquées par des allers-retours entre Bruxelles et Paris, la décennie suivante se déroule entre Amérique-du-Nord et continent européen où Isabelle Van Grimde fait ses armes de danseuse professionnelle. Et si elle choisit Montréal comme port d'attache, y fondant sa compagnie en 1992, elle profite dès 1996 de résidences de créations en Europe où elle enseigne régulièrement. En 2009, Van Grimde Corps Secrets est la toute première compagnie canadienne associée pour une année à l'Arsenal de Metz, ensemble patrimonial et culturel d'exception réputé pour la qualité de sa programmation et l’acoustique de ses salles de spectacles.

Un ancrage solide au Québec
L’ancrage d'Isabelle Van Grimde en terre canadienne se consolide notamment avec sa participation, en 1989, à la fondation du Studio 303, centre de formation, de recherche et de diffusion qui contribue à l'essor de la danse contemporaine au Québec. Elle y enseigne la technique contemporaine et le codirige jusqu’en 1991. Régulièrement sollicitée pour animer stages, ateliers et classes de maître, la chorégraphe a enseigné dans plusieurs grandes institutions québécoises comme l’École supérieure de ballet du Québec, LADMMI – l’école de danse contemporaine ou l'Université Concordia, où elle a donné pendant 10 ans des cours sur le processus créatif et la chorégraphie.

Très impliquée dans son milieu, elle a été membre de divers jurys, comités de réflexion et conseils d'administration. Elle siège notamment au c.a. du Regroupement québécois de la danse de 2008 à 2011 et a participe activement aux travaux d'élaboration du Plan directeur de la danse professionnelle au Québec 2010-2011.

En parallèle à ces divers engagements, la chorégraphe a tissé au fil des ans des liens solides avec des partenaires tels que Danse-Cité, le Nouvel Ensemble Moderne, l’Ensemble Contemporain de Montréal, l'Agora de la danse, le Théâtre Centennial , le Festival TransAmériques ou encore, le Centre interdisciplinaire de recherche en musique, médias et technologie de l’Université McGill (CIRMMT).

Notes de parcours
Auteure d'une trentaine de chorégraphies, Isabelle Van Grimde signe sa première œuvre à Montréal en 1987, amorçant un cycle où elle explore les facettes plus théâtrales du corps dansant. Secrets vestiges, Au sommet de tes côtes et Par la peau du cœur sont des œuvres représentatives de cette période. En 1992, elle fonde la compagnie Van Grimde Corps Secrets. Quatre ans plus tard, elle oriente sa recherche sur la puissance de la physicalité et la communication par le corps avec À l’échelle humaine. Elle profite alors de résidences de création en Europe qui vont la propulser sur la scène internationale.

En 1998, une commande pour la création de May All Your Storms Be Weathered aux Pays-Bas marque un virage majeur dans le parcours artistique d'Isabelle Van Grimde : dès lors, elle ne conçoit plus l’art chorégraphique sans la présence vivante de musiciens sur scène. En 2003, son approche physique se fait plus viscérale et plus sensible dans Saetta. À la fois raffinée et animale, sa gestuelle s’ancre résolument dans les pulsions et les tensions élémentaires du corps.

La chorégraphe amorce un autre virage majeur en 2005, avec la série Les Chemins de traverse, en choisissant le principe de l’œuvre ouverte pour présenter ses créations. Dans ces œuvres comme dans celle de la série Vortex, l’influence des découvertes apportées par Le corps en questions se fait sentir dans son corpus chorégraphique.

En 2007, elle élargit le champ de ses collaborations multidisciplinaires en travaillant avec des créateurs en architecture, arts visuels, théâtre et musique dans Perspectives Montréal. Une expérience qu’elle reconduit et élargit dans une œuvre actuellement en gestation. Quant au dialogue danse et musique, il ne cesse de s’enrichir au fil du temps, à travers, notamment, une fructueuse association avec CIRMMT, Centre interdisciplinaire de recherche en musique, médias et technologies et avec l'École de musique Schulich de l’Université McGill. Elle a déjà donné lieu à la mise au point d'instruments de musique numériques utilisés par les danseurs et par la création de Duo pour un violoncelle et un danseur. Elle se poursuit aujourd’hui dans le projet intitulé Les gestes.

Démarche artistique

Si le dialogue entre danse et musique est aujourd’hui au cœur du travail d'Isabelle Van Grimde, l’interdisciplinarité l’a toujours été. Image, théâtre, arts plastiques, architecture et littérature sont mis en scène dans l’une où l’autre des œuvres qui jalonnent son parcours depuis la fin des années 1980. D'autre part, elle élargit le champ des perceptions possibles du corps et de ses créations en les présentant selon le principe de l’œuvre ouverte.

Voici les grands thèmes qui fondent sa démarche artistique :

    • Corps primal et corps du futur
    • Danse et musique en dialogue
    • De corps et de sons
    • Œuvre ouverte et corps pensant
    • Sens, structure et forme
    • L’interdisciplinarité comme moteur

Corps primal et corps du futur
Le langage chorégraphique d'Isabelle Van Grimde résulte de l’exploration des possibilités physiques infinies des corps et du tissu émotif qui s’en dégage. Dans ses toutes premières créations, elle s’intéresse à la dimension théâtrale du corps dansant. Parmi celles-ci, Secrets Vestiges est la première pièce à s’inscrire au répertoire de la compagnie créée en 1992. Suivent Au sommet de tes côtes, l’œuvre ciné-scénique Par la peau du cœur et À l’échelle humaine, où la chorégraphe oriente sa recherche sur la puissance de la physicalité et la communication par le corps.

Tout en lignes, en précision et en raffinement, sa gestuelle s’inscrit comme une architecture dans l'espace jusqu’au début des années 2000. Puis, son approche se fait plus sensible et même viscérale, s’appuyant sur les pulsions et les tensions élémentaires d'un corps dit « primal ». Sujet d'un important travail de la colonne vertébrale, du bassin et du rapport au sol, il devient architecture résonnant de ses espaces intimes et du mystère de la création; lieu de questionnement, d'exploration et de redécouverte de ses propres territoires.

Influencée par la recherche théorique qu’elle mène depuis 2004, Isabelle Van Grimde s’interroge aujourd’hui sur le sens que peut prendre la danse quand la physique quantique énonce que la matière ne serait que de la lumière condensée et que la chair, les organes et le squelette ne seraient que la somme de vibrations énergétiques. Cherchant à conceptualiser et à habiter ce « corps du futur » que les neurosciences tendent à redéfinir et dont les nouvelles technologies modifient déjà certaines des fonctions, elle explore, depuis Les Chemins de traverse III, IV et V comment ces nouvelles images du corps peuvent influencer notre manière de bouger. Tout en restant ancrée dans le corps primal, sa recherche sonde des états de corps vibratoires, des zones inhabituelles d'impulsion pour le mouvement et des façons inusitées d'enchaîner les mouvements ou de dérouler les phrases chorégraphiques.

Danse et musique en dialogue

Au-delà des relations danse/musique qui se jouent sur scène, le dialogue entre les deux disciplines est à la base même de l’acte chorégraphique d'Isabelle Van Grimde. Et c’est d'égal à égal qu’elle les positionne. La musique et son pouvoir évocateur ne servent jamais de trame à la création du mouvement et la courbe dynamique de l’œuvre dansée ne suit pas celle de la partition musicale. La structure chorégraphique est une partition silencieuse, autonome et totalement signifiante. Musique et danse ne font que se révéler l’une et l’autre. À ce titre, un critique de musique a déjà souligné comment la chorégraphie de Vortex 1 lui avait donné accès à de nouvelles dimensions du Vortex Temporum de Gérard Griset. Et pour le spectateur, ces conversations offrent une occasion de privilégier l’ouverture des champs de perception plutôt que de chercher le confort et la linéarité d'une trame narrative.

Pour dynamiser ce dialogue entre danse et musique, la chorégraphe joue sur les tensions, les points communs, les variations, les contrepoints, les silences... Transposant les méthodes de composition musicale à l’écriture chorégraphique, elle place le mouvement en résonnance avec le son en travaillant sur les rythmes, les oppositions, les réductions, etc., cherchant comment répondre à un crescendo, une intensité, une raréfaction… C’est ainsi qu’elle investit une partition musicale déjà écrite ou établit un dialogue symphonique avec une œuvre en cours de création. La présence de musiciens sur scène vient ensuite actualiser ce dialogue tandis que leurs interactions avec les danseurs contribuent à dynamiser l’espace.

De corps et de sons
Reconnue sur la scène internationale dès 1996, Isabelle Van Grimde traverse, de 1998 à 2000, une période de création particulièrement prolifique. Et si elle collabore étroitement avec des compositeurs depuis toujours, c’est alors qu’elle creuse sa recherche sur le dialogue entre danse et musique, introduisant des musiciens sur scène et jouant avec les corps autant qu’avec les sons pour recréer l’espace.

May All Your Storms Be Weathered, Maisons de poussière, Pour quatre corps et mille parts inséparables et Apocryphal Graffiti comptent au nombre des œuvres qui ancrent Van Grimde Corps Secrets dans le tissu chorégraphique québécois et fondent une démarche qui amène à parler de « chorégraphies-concerts » pour la plupart des œuvres présentées par la compagnie depuis les années 2000.

Créée en 2000, Trois vues d’un secret ouvre l’horizon infini des perceptions possible d'une même chorégraphie en la dansant sur trois musiques originales de durées variables. Le public renvoie alors la perception d'avoir vu trois chorégraphies différentes, soulignant l’infini pouvoir de la musique et la pertinence d'une recherche qui questionne la place du corps face à celle du son. Les œuvres suivantes, Saetta et Erosio, se construisent par couches superposées dans une interaction permanente entre musique et danse.
Convaincue que le processus de création est tout aussi riche que le résultat final, Isabelle Van Grimde décide, en 2005, de partager avec le public un aspect de ce processus en lui offrant différentes formes de représentation. Ainsi, la série Les chemins de traverse amorce l’exploration des rapports entre musique et danse improvisées et l’adoption du concept de l’œuvre ouverte. Aux paramètres d'improvisation structurée s’ajoutent le changement de musiciens et de styles musicaux qui, d'un spectacle à l’autre, exalte les différentes saveurs d'un seul et même corpus chorégraphique.

Quant au travail sur la création d'instruments de musique numériques amorcé avec Duo pour un violoncelle et un danseur et prolongé par Les Gestes, il ouvre de nouveaux espaces de dialogue entre danse et musique. La possibilité pour le danseur de capter le son, de le transformer et de le spatialiser en direct inscrit la danse à même la partition musicale en temps réel et instaure une relation encore plus étroite avec le musicien.

Œuvre ouverte et corps pensants
« Au fond une forme est esthétiquement valable justement dans la mesure où elle peut être envisagée et comprise selon des perspectives multiples, où elle manifeste une grande variété d’aspects et de résonnances sans jamais cesser d’être elle-même », écrit Umberto Ecco dans La Poétique de l’œuvre ouverte. C’est dans cette optique que la chorégraphe de Van Grimde Corps Secrets présente ses œuvres, cherchant à en exalter la multiplicité des facettes.

Concrètement, ses partitions chorégraphiques sont rigoureusement codées, mais laissent une grande marge de liberté aux interprètes dans la manière de les déployer. Les danseurs connaissent le type de gestuelle et de qualité d’interprétation à respecter pour chaque section de l’œuvre, de même que la nature des relations à entretenir avec la musique, les musiciens et les autres danseurs. Ils se conforment également à une structure spatiale et dynamique donnée, mais gardent le choix de la façon dont ils utilisent la palette de mouvements et de déplacements à leur disposition. Leurs buts sont clairs, mais les chemins qu’ils empruntent pour les atteindre sont multiples car ils composent aussi avec leur état du moment et avec l’environnement particulier que leur offrent leurs partenaires de scène.

Mêlant contrainte et libre-arbitre, ce processus complexe transforme la relation entre chorégraphe et danseur. En valorisant l’intelligence créatrice de l’interprète, Isabelle Van Grimde montre qu’il n’est pas nécessaire pour un créateur de contrôler tous les aspects d'une œuvre pour en maîtriser l’essence. En faisant confiance à sa capacité de décision, elle le responsabilise, révélant des corps pensants en pleine maîtrise de ce qu’ils ont à transmettre. En totale adéquation avec la nature-même du spectacle vivant, le principe d'œuvre ouverte induit une prise de risque de chaque instant qui garantit l’organicité de l’œuvre et l’unicité de chacune des représentations.

Sens, structure et forme
La seule histoire qu’Isabelle Van Grimde cherche à raconter avec la danse, c’est celle des secrets du corps humain et des émois (psychiques, esthétiques, spirituels ou autres) qu’ils nous réservent. Formée à même le contenu squelettique, architectural, organique et vibratoire des corps des danseurs, sa gestuelle garde ce sens profond quelles que soient les variations qu’elle subit. D'ailleurs, son langage est créé selon un modèle génétique : déconstruit, reconstruit, hybridé, le matériel chorégraphique évolue de manière organique d'un projet à l'autre, se développant dans de nouvelles perspectives tout en profitant de l’apport de la conscience corporelle des interprètes qui se l’approprient.

L’autre sens qui se dégage de ses pièces, c’est celui de l’acte créateur, du dialogue interdisciplinaire et de la structure même de la création qui se révèlent pleinement dans l’œuvre ouverte.

L’interdisciplinarité comme moteur
Qu’il s’agisse de musique, de théâtre, d'arts visuels et médiatiques, de littérature ou même de sciences humaines, de technologie ou de physique, les échanges avec des artistes d'autres disciplines et avec des penseurs de divers horizons stimulent en permanence le questionnement conceptuel d'Isabelle Van Grimde et la poussent vers de nouveaux territoires de création.

Ainsi, les entrevues de fond qu’elle mène de par le monde sur le thème du corps en questions ont une incidence sur l’évolution de sa gestuelle. Et les œuvres de la série Perspectives sont l’occasion pour elle de remettre son travail en perspective en offrant des extraits chorégraphiques de Van Grimde Corps Secrets ou des textes de réflexion sur le corps comme tremplin de départ pour des créations multidisciplinaires qu’elle orchestre. En se livrant au jeu du partage et des influences mutuelles, en prenant le risque de la transposition, de la transformation, voire même de la transgression de ces matériaux, elle en découvre des dimensions cachées, fait rayonner la danse au-delà de ses sphères d'influence habituelles et ouvre de nouveaux champs d'expérimentations et de perceptions pour le public.