DF danse
Montréal (Québec), Canada
6 novembre 2003


Édition: 06/11/© 2003

«La nouvelle création d'Isabelle Van Grimde est un formidable véhicule pour l'intellect du spectateur
François Dufort

Curieux soir de première pour Saetta à l'Agora de la danse ce mercredi. En règle général, lorsqu'on assiste à un spectacle de danse, l'exercice relève de l'expérience collective, d'une forme particulière du phénomène de foule. On ressent la présence des autres spectateurs de façon globale, non pas physiquement, mais plutôt comme si nos perceptions émotives et intellectuelles face à la réception d'une oeuvre s'amalgamaient pour n'en former qu'une qui nous unit en un seul bloc monolithique, nous devenons un public....


Photo: Cylla Von Tiedeman
Brianna Lombardo

Avec Saetta il en va tout autrement. Dès le début du spectacle j'ai été frappé par l'absence de communion partagée. Je me suis senti seul, mais cela n'avait rien de déplaisant, bien au contraire! La musique de Marie-Hélène Fournier et le style très plastique de Van Grimde m'auront beaucoup fait voyager, surtout durant la première partie de la pièce. À un point tel, qu'il en devenait par moment très difficile de rester concentré sur ce qui m'était proposé. À plusieurs moments, j'ai même réalisé que j'étais tout à fait ailleurs dans mes pensées. Au sortir de la salle, après le spectacle, une de mes collègues m'avouait avoir-elle aussi eu peine à rester présente. N'allez surtout pas croire que c'est dû à une quelconque faiblesse de l'oeuvre, au contraire c'est ça force qui nous fait décoller complètement. Mais j'avoue que c'est une expérience particulière qui laisse songeur. Je ne cesse de me demander depuis hier pourquoi Saetta se reçoit-elle ainsi? Mystère...

Passons à la pièce maintenant... Séparé en deux parties, j'ai préféré la première, Saetta fait montre d'une gestuelle angulaire directe et franche, riche et complexe. Exécutée rapidement, cette suite de mouvements semble très facile à réaliser par les quatre interprètes qui nous la livre. Il en est tout autre, l'oeil averti sait reconnaître la très grande exigence physique que réclame cette chorégraphie de la part de ses danseurs. Cette gestuelle s'accompagne d'un contrepoint, si elle est directe, les déplacements dans l'espace eux le sont moins, Van Grimde pratique l'esquive dans ses déplacements, ses interprètes semblent partir du point a pour aller au point, mais en fait ils font une ellipse. On saute beaucoup aussi dans cette pièce, je n'irais pas jusqu'à dire elle est aérienne mais elle est tout de même plus près du ciel que de la terre... Le symbole de la flèche y est omniprésent tout au long de l'oeuvre, la main des danseurs en étant la pointe. Une main dont parfois (surtout en seconde partie) les doigts s'agitent et se font bavards, s'installe alors un curieux dialogue entre les danseurs, un dialogue qui s'inspire alors du langage exprimé par la pianiste présente sur scène dont les doigts s'agitent sur les touches de son piano...
D'ailleurs, la gestuelle des danseurs est souvent calquée sur celles des musiciens et vice-versa. Il y a là une belle symbiose entre deux disciplines d'un point de vue physique. La musique interprétée par la pianiste Yukari Bertocchi-Hamada et le violoncelliste Alexis Descharmes est résolument contemporaine quoique teinté de discrets accents de jazz. Cette musique de Marie-Hélène Fournier se marie si bien à la partition chorégraphique qu'on finit presque par l'oublier. Peut-être est-ce là que réside la solution à l'énigme de cette oeuvre à quatre mains, la symbiose est si bien réussie qu'on oublie tout...  

Tout est à point dans cette pièce, les danseurs Erin Alexis Flynn, Chanti Wadge, Brianna Lombardo et Robert Meilleur y sont formidables, la gestuelle y est d'une propreté impeccable, la musique propose de belles textures et les éclairages de Philippe Dupeyroux sont précis comme à l'habitude. En bref, de la création comme on en voit peu souvent.